Chronique

Monty Alexander

D-Day

Monty Alexander (p), Luke Sellick (b), Jason Brown (dms).

Label / Distribution : PeeWee !

S’il est un exercice redoutable dans l’écriture d’une chronique, c’est bien celui qui suit la découverte d’un disque enregistré par un trio piano, contrebasse, batterie. Cette formule éprouvée, maintes fois célébrée par les plus grands, est peut-être la configuration reine dans l’histoire du jazz et nous a offert des milliers d’heures étoilées. Duke Ellington, Bud Powell, Thelonious Monk, Oscar Peterson, Mal Waldron, Bill Evans, Ahmad Jamal, Geri Allen, Keith Jarrett, Brad Mehldau… On pourrait aisément remplir des pages et des pages avec un annuaire de ces géants. Alors comment rendre compte, dans ces conditions ? Certainement pas en enfonçant les portes ouvertes de la « chronique de jazz » : l’équilibre des forces, l’art de la conversation, l’interplay, la circulation des énergies… Tout cela, on le sait. Et c’est bien parce qu’il est très difficile de répondre à cette question qu’il faut parfois s’en remettre à une forme d’instinct, hors de toutes ces références écrasantes, et laisser les sensations vous gagner (ou pas).

Le Jamaïcain Monty Alexander, né le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, est de ceux dont la musique vous gagne, naturellement. Parce que chez lui, chaque note semble exister et qu’on ne l’imagine pas différente, parce que le trio constitué avec Luke Sellick à la contrebasse et Jason Brown à la batterie est l’expression d’une jubilation solaire, comme une évidence, parce que tout cela tient debout et avance dans un état de sérénité qui est la marque des musiciens se trouvant à la bonne place au bon moment. On a évoqué il y a fort longtemps au sujet du pianiste – qui œuvre depuis 60 ans – « un jazz facile d’accès, un swing joyeux, expansif, sans drame ». Ce que D-Day confirme avec sa musique généreuse enregistrée au studio Sextan lors de deux séances au mois d’octobre 2023. On y trouve des reprises (dont le légendaire « Smile » de Charlie Chaplin) et des compositions originales qui ont été inspirées à Monty Alexander par ce jour si particulier, pour le monde entier et pour lui-même.

D-Day, publié sur le label Pee Wee !, ce sont 70 minutes intenses, d’une beauté presque insolente tant elles sont traversées d’humilité ; c’est une rencontre au rythme d’un cœur qui bat fort d’un amour immodéré pour la mélodie et la pulsation ; c’est une musique qui ne vous lâche plus dès lors qu’elle vous a attrapé dans ses filets, ce qu’elle ne manque pas de faire dès la première seconde. C’est le jazz d’hier, aujourd’hui et demain, sans le moindre effet de mode, d’une présence de chaque instant.